Well, except that my Sundays are mostly Thursdays...
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Tournée internationale !
* Tournée Internationale ! *
Voici la mise à jour des dates officielles de mes représentations à travers le monde pour les mois à venir :
- Du 11 au 12 mars : 17ème Championnats Open d'Asie à Hong Kong (sold out) ;
- Du 11 au 12 mars : 17ème Championnats Open d'Asie à Hong Kong (
- Du 14 au 16 avril : 42ème Championnats d'Australie de Kendo à Canberra ;
- Du 11 au 14 mai : 28ème Championnats d'Europe de Kendo à Budapest ;
- Du 22 au 25 juin : Championnats de Kendo des Etats-Unis à San José, Californie.
mercredi 28 juin 2017
Jeff, when do you sleep?
Thank Jason Reitman for this very fitting measure-made line.
Well, except that my Sundays are mostly Thursdays...
Well, except that my Sundays are mostly Thursdays...
dimanche 25 juin 2017
Redwood Original
A casual business day in San José, California.
Ca n'a l'air de rien, mais voilà enfin un pays où l'on sait cuir et assaisonner la viande pour les hamburgers.
Ca n'a l'air de rien, mais voilà enfin un pays où l'on sait cuir et assaisonner la viande pour les hamburgers.
vendredi 23 juin 2017
Californian Rock'n'Roll
"Nos amis financiers préfèrent le calme d'un petit hôtel de charme au luxe tapageur des Hiltons, Sheratons et autres plazas..."
Et y'a une piscine.
Et j'ai pas mon maillot.
J'ai failli tuer le patron plusieurs fois depuis le départ (je ne compte plus en fait, c'est une sorte d'ambiance de meurtre généralisée), mais ça va. Aujourd'hui levé 5h, départ 5h30, installation 6h, fin des ventes et rangement 20h30, retour à l'hôtel après repas (dans un resto japonais, Dabeule You Tee Eff?): 22h. Payé comme une journée de travail normale of course, à répéter chaque jour pendant 3 jour sans dépasser les doses prescrites sous peine d'explosion mentale.
En dehors de ça j'ai vraiment cru qu'on allait mourir dans l'avion lors de la traversée du Pacifique; en plein milieu de l'océan, 15-20 minutes de turbulences comme j'en avais jamais eu, avec des décrochages à vous soulever les tripes. C'est long 15-20 minutes à se remémorer l'intégrale de Lost Les Disparus saison par saison et tous les films catastrophes et actualités tragiques de ces dernières décennies. A l'arrivée presque une heure de retard pour "problèmes d'appareil" ou je ne sais quoi, et un itinéraire en zigzag sur la carte du monde. Comme quoi, tous les boulons ne devaient quand même pas être si bien serrés que ça, et le capitaine pas si serein.
Sinon, c'est le pays de rêve pour ma Maman à moi: une chaleur à crever, une atmosphère sèche de canicule, un brin de vent de temps en temps pour agiter les pages des bouquins, des cocotiers ça et là, et l'océan pacifique à moins d'une heure de route. Ma chère mère, tu as raté ta vocation : il fallait naître Californienne.
God bless America
dimanche 28 mai 2017
OKLM
Tout juste rentré de soirée après un cours de salsa en ville, je me déguste un petit verre d'umeshu maison du coiffeur en attendant que ma popote mijote. Le papy m'a bien dit et redit de boire son breuvage "rokku" (on the rock). Il a insisté lourdement avant de me confier sur un air entendu une grosse bouteille d'un litre et demi ; c'était la seule condition du deal, sa pierre de touche.
A la première gorgée, j'ai compris pourquoi : ça serait un crime d'aller y foutre des bulles et des arômes chimiques dans ce liquide. Cette petite merveille doit être deux ou trois fois plus forte que son équivalent commercial, mais nom d'une prune que c'est bon !
La vie n'est pas si moche.
jeudi 25 mai 2017
jeudi 11 mai 2017
Business Trippin'
Un ami m’a rappelé un jour que dans « Human Ressources » le
mot important c’était « Ressources ».
A l’inverse, il faut bien garder en tête que le mot important dans « Businesse
Trip », c’est « Business ».
Pour tous ceux donc qui pensent
que voyager à travers le monde c’est nécessairement une partie de plaisir, ou
pour tous ceux qui ont paniqué parce que leurs vacances allaient être retardées
de 24 heures à cause d’un vol manqué, voici l’histoire de ma petite réaction en
chaîne à moi :
Les préparatifs de mon
déplacement à Budapest pour les Championnats d’Europe ont commencé il y a plus
d’un mois. Avant même d’aller visiter nos amis australiens à Camberra. Durant
la semaine passée, qui a constitué la dernière ligne droite avant l’évènement,
j’ai non seulement aidé à tenir notre stand à Kyoto tout en gérant le service
client des Ventes Internationales à distance, mais j’ai aussi dû m’occuper de
tous les préparatifs de dernière minute, la publicité, les affiches, les prix,
la publication des logos, la sponsorisation de l’évènement et ainsi de suite. A
cause du mariage d’un des employés de l’équipe domestique, je me retrouve pour
la première fois seul à faire le déplacement.
Le bus de Kumamoto à Fukuoka n’est
pas un problème. Le vol domestique jusqu’à Haneda non plus. Mon bagage est même
loin en dessous de la limite de poids, et j’embarque tranquille. L’intrigue se corse
quant à Haneda le vol pour Doha prend 40 minutes de retard. A ce moment là je
ne réalise pas encore, mais ma correspondance au Qatar me laisse un battement d’une
heure tout juste pour aller d’un avion à l’autre. Et aussi du terminal A au
terminal D. Je me rassure à la sortie de l’avion en voyant un membre du staff
avec un gros panneau « Budapest » : je suis attendu, tout va
bien. En plus, on a rattrapé une partie du retard en vol. Nous voilà parti pour
un rush à travers l’aéroport ; on passe la sécurité interne sur une file
prioritaire, et je m’enfuis aussitôt dans la navette qui m’emporte à l’autre
bout du complexe. En cours de route je me signale à un nouvel agent qui
prévient ses collègues de mon arrivée par radio. Moi qui me sentais plutôt bien
pris en charge, je déchante vite quand j’arrive enfin à destination : les portes
d’embarquement sont fermées, l’avion sur le départ. Le jugement dernier à
sonné, pas de Paradis pour vous : vous irez en enfer.
C’est sans appel évidemment, et
on me met sur le prochain vol pour Budapest. Jusque là je ne m’en fais pas
trop, c’est la procédure classique et puis je me doutais bien qu’on n’allait pas
me laisser moisir en plein milieu du désert. J’ai même droit à un bon pour un
petit déjeuner et un repas gratuit au resto central de l’aéroport (parce qu’ici
il est encore 6h du matin à ce moment-là, et même si j’ai d’autres chats à
fouetter, j’avoue que j’ai quand même la dalle, alors le geste est apprécié). Finalement
ça n’irait pas si mal, jusqu’à ce que je m’enquière des horaires du prochain
vol : départ à 13:35 pour une arrivée à… 18:10. Les 6 heures d’attente à l’aéroport
de Doha (5 étoiles), ça ne me fait pas peur. J’ai vu pire et j’ai de quoi m’occuper,
et puis c’est très bien arrangé ici. Mais avec un tel délai, je peux dors et
déjà dire adieu à l’installation de mon stand aujourd’hui comme prévu. Moi qui
me disais que même en étant tout seul j’aurais des heures pour organiser les
choses à l’avance tranquillement, tout ce beau plan s’effondre : il faudra
transporter et installer plus de 100 kg de matos et 6 sets d’armure aux yeux de
tous en même temps que tous les compétiteurs des 40 délégations internationales
arriveront demain matin pour un des plus importants championnats du monde. La
grande classe ; le professionnalisme exemplifié.
Je sens que je vais aimer ma
journée de demain.
![]() |
| Ooooh ! Les effrontés ! |
mercredi 3 mai 2017
Still Life
Chers lecteurs, aujourd'hui je renoue le dialogue. Mon grand rêve idéaliste depuis deux mois, c'est de rattraper le temps et les récits perdus d'un grand moulinet de baguette magique, mais il est aujourd'hui évident que ce ne sera plus possible dans un monde régit par les lois de la physique, même quantique. Alors je me contente d'un petit billet à la volée pour vous donner une idée du pourquoi et du comment :
En effet, aujourd'hui je mérite sans aucun conteste mon titre d'employé japonais en explosant à la vitesse supersonique la barre des 16 heures travaillées payées mes 8 heures quotidiennes. Actuellement en déplacement dans le Kansai, je suis en effet chargé de tenir le stand All Japan avec deux collègues des ventes domestiques durant la semaine de la Kyoto Taikai. Levé à 5h30 on part à 6h pour clôturer les ventes vers 17h30 (sans pause repas, un client pourrait surgir). Je passe donc la journée à alpaguer le chaland dans les trois langues que j'ai le bonheur de connaître (il y a du francophone en goguette). Une fois rentré à l'hotel en début de soirée, je suis enfin libre d'attaquer mon travail de la journée en grignotant un sandwich : pilotage à distance de mon stagiaire par Facebook, préparation des championnats d'Europe avec son aide pour toute la partie design/publicité, gestion des réservations et de toutes les démarches administratives (expédition du matériel, douanes, passeports, frais de sponsorisation...), anticipation du voyage à San José pour les championnats des Etats Unis, réponse des mails courants et des questions anodines, petits messages de sympathie à deux ou trois relations tissées en Australie, négociations avec mon collègue de la maison mère qui me trash parce que j'ai glissé un dossier dans le mauvais casier, suivi de près de deux ou trois très grosses commandes de bons clients (on parle de l'espèce rare à quelques milliers de dollars, du genre qu'on ne peut pas se permettre de laisser passer par négligence)...
Alors voilà, j'avoue, je vous délaisse et le blog dépérit, mais il est 23h30 et je me lève à nouveau dans 6 heures pour remettre ça demain, donc je compte sur votre compassion pour comprendre qu'en ce moment, c'est pas le moment.
Et les Guardians of the Galaxy Vol. 2 qui sortent au Japon DEUX SEMAINES après le reste du monde ! Mais c'est quoi ce pays ? C'est un complot intergalactique ! Je hais la Terre entière !
Mais je vous aime quand même.
Live long and prosper.
mercredi 8 mars 2017
Fleurs & Papillons
Le huit mars, une journée de travail qui aurait pu être
banale si elle n’avait été exceptionnellement remplie et particulièrement
épuisante. Je rentre chez moi vers 21 heures avec la satisfaction du devoir
accompli, et je m’affale devant mon ordinateur avec en tête une pensée d’amour
pour mon futon douillet, oublieux de
toute autre considération. Mais personne n’échappe à la justice qui rôde ;
si je parviens à m’évader un instant dans les méandres de la Toile, c’est seulement
pour me faire brusquement rappeler à l’ordre par une débauche agressive de gros
titres roses bonbon sur des fonds magentas : depuis l’Asie pacifique,
j’avais complètement oublié qu’il s’agissait de la journée internationale de la
femme. Il faut dire qu’au Japon, une des choses qui fascine le plus les gens qui
découvrent les arcanes de la langue française, c’est la séparation des noms en
deux genres bien distincts. C’est une coquetterie qui amuse beaucoup.
Comme chaque année, j’assiste sidéré et impuissant à une
sorte de vendetta médiatique qui oppose les deux moitiés du genre humain,
manifestement peu préoccupées d’humanité. Chaque partie est retranchée sur ses
positions avec la ferme intention de noyer l’ennemi héréditaire sous une pluie
de Scuds assassins et de provocations stériles. J’ai un vague sentiment
nauséabond de frénésie meurtrière façon The
Purge, comme si nous aussi nous avions 24 heures chrono pour régler
brutalement tous nos comptes une bonne fois pour toute, et faire enfin payer
l’ardoise de toutes les frustrations et humiliations subies de part et d’autre
de ces camps autoproclamés pendant le reste de l’année.
Quant à moi, je suis résolument de la faction des fleurs
bleues. Je refuse ce binarisme absurde qui n’a aucun sens, et comme tout bon
athée qui se perd au milieu d’une dispute de théologiens aux dogmes contraires,
je finirai évidemment le premier lynché. Pourtant, j’offre volontiers mon cœur
en sacrifice païen si c’est ce qu’il en coûte pour apaiser vos vieux démons. Si
je devais être Roméo, j’attendrais avec impatience une Juliette qui soit
capable de fouler ce fossé de haine ancestrale qu’on creuse un peu plus chaque
année. On pourrait alors se souvenir dans le secret de l’intimité qu’à une
autre époque, quand on se battait pour des droits, on cherchait d’abord à faire
l’amour ensemble, et pas la guerre chacun de son côté.
mardi 7 mars 2017
"Je crois que je fais de lents progrès" (Paul Cézanne)
Faut que je vous raconte !
Ces derniers temps, j’étais un peu déçu parce que je ne
pouvais faire qu’un ou deux entraînements par semaine à cause de l’assiduité passablement
relâchée des autres membres du dojo. Du coup je m’inquiétais un peu parce que comme
vous le savez maintenant, l’Open d’Asie à Hong Kong c’est pour bientôt (c’est
même pour la fin de semaine). Je commençais même à envisager d’aller visiter
les autres dojos de la région (mais le plus proche est à presque une heure de
vélo ou de bus et je n’ai pas de voiture). Mes vœux ont pourtant été finalement
exaucés, et j’espère que le rythme actuel va tenir encore un moment !
Pour commencer, la semaine dernière comme n’y avait presque
personne d’autre, on a quand même fait un cours particulier avec le Shachō. En vue des
championnats, il m’a appris quelques redoutables techniques de bâtard pour la
compétition (du genre comment faire un beau maki-age
men qui claque de près en sortant de tsuba-zeriai).
Mais surtout, cerise sur le gâteau, le lendemain le lycée de
Chinzei, qui a des liens étroits avec
notre entrepris, est venue s’entraîner dans le dojo en fin de journée. Alors
les jeunes ils ne rigolent pas, hein. Ils doivent commencer vers 17h – 17h30
environ (on entend des cris de sauvage à côté pendant notre dernière heure de
boulot), et on finit ensemble vers 20h. Le moment fun, c’est quand eux ils sont
bien chauds après une heure et demie d’entraînement de barbare (genre kiri-kaeishi par séries de 70, longueurs
de renzoku-waza, kakari-geiko, tout ça), et bien c’est « ji-geiko avec les
sensei ». Et les « sensei »,
c’est nous !
Alors là, c’est le festival ! Parce que quand on vous
appelle « sensei » devant tout le monde et que vous vous retrouvez en
combat libre face à des acharnés qui vont en demi-finale régionales dans l’une des
préfectures les plus teigneuses du Japon, il vaut mieux ne pas trop dormir. Je
vous l’avoue tout net : autant il y en a certains que j’arrive un peu à
dominer, autant il y en a d’autres, l’idée c’est plutôt d’arriver à marquer UN
point vraiment puissant pendant le combat, quel que soit le nombre de volées
que je me prends. Mais en fait, c’est justement LÀ que j’ai enfin
trouvé l’intérêt de ce genre de combats. J’ai réalisé que parmi les autres
« sensei » de la boîte, je ne suis pas le seul qui ne pourraient sans
doute pas gagner en compétition face à ces gars-là. Mais là n’est pas du tout
la question. Il n’y a pas de problème, car c’est tout simplement normal. Le
but, ce n’est donc pas de COMPTER les
points.
Le but, c’est premièrement de ne jamais se faire embarquer et
de toujours garder le contrôle sur le combat : on peut ramasser, ça n’a
aucune importance. Ce qui est honteux, c’est la Bérézina ; c’est quand
celui d’en face rentre dans votre garde comme dans du beurre et enchaîne les
salves. Ça c’est inacceptable. La première étape, c’est donc de rester toujours
en mouvement, dans les jambes et dans la pointe, et d’éviter les mouvements
brusques. Jamais un point d’appui, toujours semer le doute, c'est-à-dire
toujours relativement prêt à lancer soi-même une attaque fulgurante. L’effet
est en général immédiat : si c’est fait correctement, celui d’en face ne
peut pas se lancer inconsidérément dans tout les sens. Quand il le fait, il se
retrouve forcément au moins une fois sur deux avec votre pointe sur sa route,
ou il tombe dans le vide et il s’épuise, voir il se prend un pion si vous étiez
vraiment prêt et disponible. Là il commence à réfléchir et on peut discuter.
La deuxième étape, c’est quand cette ambiance de doute est
installée : bien sûr, vous allez ramasser ! Le gars ou la nana d’en
face, c’est un costaud. Ils sont capables de vous mettre un pion dans une
fenêtre de tir ridiculement étroite, ils sont rapides (heureusement, moi aussi,
hé hé…), et ils ont de la technique : ils essaieront tout jusqu’à ce que
ça passe. Et c’est là qu’on apprend quelque chose : il faut faire pareil.
Sans se démonter, peut importe les points qu’on prend. On fait un petit signe
de tête : « c’est très bien » quand on ramasse. Et puis on passe
immédiatement à la suite. L’important, c’est qu’à UN moment, il faut que
votre adversaire prenne le pion de sa vie. Pas par hasard (ça n’existe pas
« le pion de sa vie » par hasard), non, c’est ce moment où vous avez
ramassé pendant cinq ou dix minutes, et au lieu de rester planté là comme un navet,
vous avez cherché, cherché, cherché non seulement dans votre répertoire, mais
aussi dans celui de l’adversaire. Je m’explique : bien sûr vous devez
chercher les techniques à opposer à celui qui vous fait face, mais ça n’est pas
suffisant. Il faut aussi rentrer dans sa technique à lui, comprendre son
fonctionnement, voir ce qui le fait réagir et ce qui est inefficace ; il
faut tester sa garde, sa contenance (il y en a certains, vous pouvez chercher
un moment avant de trouver un trou dans la bulle !). Ce qu’il faut, c’est
trouver le moyen et l’espace-temps où vous créez un vide dans cette garde, dans
cette contenance. Si vous parvenez à trouvez ça, il ne vous reste plus qu’à
faire un pas décisif et décidé en avant, sans réfléchir : c’est gagné. Même
contre les plus forts.
Après vous pouvez proposer ippon shobu. L’idée sera de retrouver exactement la même chose,
mais dans un contexte où si vous ramassez avant, vous êtes mort. Tout
simplement. Détendez-vous, ça va bien se passer !
L’autre aspect très enrichissant de ces entraînements, c’est
qu’on finit par une petite séance de décrassage pour clôturer le ji-geiko : les 10 dernières minutes
environ sont consacrées à kakari-geiko
sur les professeurs. Et là encore, c’est nous ! Et le grand avantage, c’est
que personne ne vous demande de rester là comme une potiche. Les gamins d’en
face, ça fait presque trois heures qu’ils turbines, et ils se retrouvent à
enchaîner sans interruption des séries d’attaques. C’est le moment rêvé pour
votre revanche !
J’ai enfin saisi quelque chose de fondamental : même si
on nous l’a déjà répété des centaines de fois, avec l’habitude et l’expérience,
on se permet trop souvent de se reposer quand on est dans le rôle de moto-dachi, de celui qui reçoit les
attaques. On arrive à faire illusion. Par conséquent, on se contente bien trop souvent
de subir l’exercice. L’entraînement est presque terminé, on est un honorable
professeur, on se relâche. Après 10 ans de kendo et avec un minimum de sens du
rythme, pas besoin d’être trop attentif à sa posture pour s’écarter
opportunément quand kakari traverse à
pleine vitesse et pour anticiper ses attaques en lui offrant des cibles
correctes. Illusion fatale. L’erreur vient de l’idée que moto-dachi reçoit les attaques ou offre des cibles, et que kakari-te exécute les attaques. On
retombe lamentablement dans cette alternative binaire extrêmement néfaste du
pénétrant et du pénétré. En fait, il faut jouer ! Il faut entrer dans la
danse ! J’ai réalisé grâce à ces gamins manifestement épuisés mais encore
débordant d’une énergie communicative que pour être porteur, le kakari-geiko devait toujours être ai-kakari-geiko. A chaque assaut de kakari-te, moto-dachi doit être capable de lancer avant lui une attaque
fulgurante encore plus puissante. A chaque assaut. Autant vous dire que j’en
suis loin. Le talon arrière qui se pose, le souffle qui s’épuise, l’attention
qui se disperse… autant d’égarements.
C’est pourtant l’occasion ou jamais : vous avez à votre
disposition un adversaire qui s’offre sans retenue, qui enchaîne des attaques
prévisibles dans un rythme coordonné. Si je ne suis pas capable de placer une
attaque au milieu, comment puis-je gagner face à un adversaire
imprévisible ? Alors désormais, dans ces conditions, en respectant pour
autant le travail de mon adversaire, je lance pratiquement une attaque sur deux
pour vérifier si j’en suis capable. Le plus souvent débana-men ou nuki-do, le
plus simple et le moins entravant possible. Mais il faut être prêt, et il faut
vérifier qu’on soit bien effectivement prêt.
Donc moi qui cherchais à faire un peu plus de kakari-geiko ces derniers temps, j’ai
trouvé la solution : je place le mien discrètement, à mon rythme, au
milieu de celui des élèves. Quand en plus j’ai le malheur de me planter de
rythme, j’entrave leur travail, donc je n’ai pas le droit à l’erreur. Ça ajoute
de la rigueur à l’exercice. Et même avec deux fois moins d’attaques qu’eux, je
sors épuisé de la séance. C’est vous dire s’ils sont costaud !
Ce soir on a remis ça, et je ne demande qu’une chose :
avoir l’opportunité de faire un entraînement comme ça par semaine. Je doute
qu’il soit prévu que ces rendez-vous deviennent réguliers, mais si ça pouvait
être le cas, je suis certain que cela suffirait pour faire des progrès remarquables.
Croisons les doigts !
samedi 4 mars 2017
Odysseus
Je n’ai pas connu
la terrible colère d’Achilles au pied léger, mais je me demande quelle divinité
maligne j’ai bien pu offenser dans un accès d’ubris pour mériter le déchaînement de vents contraires qui m’ont
poussé sur les récifs du désespoir cette semaine ! J’ai vu se dérouler
sous mes yeux impuissant une telle chaîne d’évènements diaboliquement agencés
qu’on les aurait cru sortis tout droit de l’esprit tordu d’un Moriarty.
C’est pourtant
élémentaire mon cher Watson : tout a commencé samedi dernier quand j’ai
reçu un banal avis de passage de non-delivery
concernant mon ordinateur de bureau, tout juste arrivé de France à grands frais
(rien à voir avec les légumes). Comme le facteur passe généralement pendant mes
heures de travail, je n’étais pas présent. Pas de panique, le système japonais
est très arrangeant et bien organisé.
MAIS comme
j’avais déjà épuisé tout mon maigre crédit téléphonique dans une passionnante
conversation avec Bruce, joyeux drille de l’assistance téléphonique anglophone
chez AsahiNet, je ne pouvais pas rappeler sur le champ mon livreur pour exiger,
comme il est habituellement possible, qu’il repasse tard dans la soirée (la
poste japonaise livre jusqu’à 20h sur demande expresse du destinataire, par
simple appel téléphonique. No extra charge. C’est ça qu’on appelle un service postal). Quand on habite
au milieu des champs et qu’on n’a qu’un vélo pour tout moyen de transport, on
apprécie la livraison à domicile des trucs lourds. Mais cette fois-ci je suis
fainéant. Je ne m’affole pas, j’attendrai : de toute manière mon écran
27’’ flambant neuf ne sera livré par Amazone que le lundi suivant, rien ne
presse. Vous sentez déjà les griffes du destin se resserrer sur l’innocent, qui
s’engage sans s’en douter sur la pente fatale qui le mène à sa perte.
Je choisis donc
la solution de facilité, et je me connecte sur le site de la poste japonaise à
la vitesse de la fibre optique rurale (grâce au travail prévenant de l’ami
Bruce). Je peux en quelques cliques rapides me reprogrammer une livraison pour
la date et l’heure de mon choix dans la semaine qui vient (je le redis,
j’insiste et j’appuie fort : c’est ça qu’on appelle un service postal). Je jette mon
dévolu sur le mercredi matin suivant après un rapide calcul : demain dimanche
je suis en congé, mais toute la journée avec Ryōta à jouer les touristes dans
les alentours de Kumamoto ; lundi je travaille de neuf à dix-huit bien
tassé, et je m’entraîne ensuite jusqu’à 19h30. Guère de chance que je sois à la
maison avant les 20h fatidiques. Mardi, même programme. La date est donc arrêtée.
Savant calcul, et pourtant décision funeste (noter que sur un autre registre, on peut dire
la même chose des bombes d’Hiroshima & Nagazaki. Je la ramène peut-être un peu, mais
j’habite à moins de 100 km à vol de B-29 de la deuxième, qui se trouve juste de
l’autre côté de la baie de Shimabara. Ça me fait toujours un peu réfléchir).
Le lundi arrive et se déroule sans entrave. Je finis la journée par un entraînement en
duel avec le patron, qui m’apprend deux-trois coups bas pour la compétition à
venir. Puis m’invite à venir manger avec lui et la collègue Kanae. Je n’ai rien
à faire, j’accepte. Jusqu’ici, tout va bien.
La soirée est
agréable, on mange bien et on boit pas mal (c’est la règle). Comme je suis
français, je bois essentiellement du vin. Plus qu’une convenance ou un
stéréotype qu’on m’impose, c’est un peu une manière de garder chaque chose à sa
place. J’y reviendrai un jour.
La conséquence de
tout ça, c’est que je suis bien éméché, le patron et Kanae aussi. Le Japon a
tout prévu : il existe un service bien rôdé de raccompagnement à domicile
où un chauffeur serviable vous reconduit chez vous dans votre propre voiture en
vous faisant la conversation pendant que son binôme vous suit dans un autre
véhicule. Seulement voilà : on dinait en ville ; Kanae et moi on habite
à Ueki-machi, mais le patron pas du tout. Il est donc tout naturel que je
rentre dans la voiture de Kanae pendant que le patron se fait raccompagner chez
lui dans sa belle Chrysler noire. Dans laquelle je suis venu. Dans laquelle se
trouve mon sac à dos. Dans lequel se trouve ma mallette. Dans laquelle se
trouvent… mon dictionnaire électronique, ma trousse, mon disque dur, mes clés
USB, mon ordinateur portable, mes lunettes de soleil Décathlon… bref,
l’intégral de mon kit de survie en milieu hostile. La seule chose qu’il n’y a
pas dedans (un malheur n’arrive jamais seul), ce sont les clés de chez moi, que
j’ai bien pensé à mettre dans la poche de mon manteau. Aucune urgence absolue
donc de me rapporter mon bien immédiatement après avoir découvert qu’il gît
encore sur le sol de la place passager. J’en conviens à contrecœur au téléphone
sur le chemin du retour. De toute manière je suis bourré, je compte bien me
coucher tout droit en rentrant et retrouver tout mon petit matériel le
lendemain au boulot.
Le lendemain
mardi, 11h, toujours pas de nouvelles du patron. Rongeant mon frein, je
décroche le téléphone et lui passe un coup de fil pour savoir où il en est
(parce qu’outre l’intégral de mes séries préférées, mon ordinateur contient aussi pas mal
de données pour mon boulot, ce qui constitue un excuse parfaitement acceptable
pour s’inquiéter de sa restitution). La nouvelle tombe comme un couperet :
le patron est déjà en route pour sa visite hebdomadaire aux ateliers de
Miyazaki, mon sac à son bord pour 3 heures de route. Il a complètement oublié
de passer à l’entreprise, il est désolé. Pas autant que moi !
Difficile
d’expliquer la détresse qui s’empare de moi à ce moment-là, mais il faut bien
se représenter que je vis en plein milieu de rangées de serres en vinyle blanc,
que je dispose pour tout moyen de transport d’un vélo, et que je n’ai chez moi
pour toute lecture qu’un seul bouquin en anglais avec quelques passages
poétiques pas toujours évident (mon dictionnaire est en voyage aussi,
rappelez-vous). Bienheureux d’avoir la fibre optique qui n’a plus d’interface
pour perdre son esprit dans les limbes d’Internet une fois rentré à son foyer.
N’ayant pas de smart phone ni autre engin diabolique, pas d’ordinateur signifie
également pas de musique, et le retour au papier-crayon pour coucher par écrit
le récit tragique de mes malheur. Or quand j’écris, j’aime avoir du son dans
les oreilles et pouvoir vérifier tout un tas de références chez mon ami Google.
Bref, retour brutal à l’âge de pierre ; la soirée s’annonce morne, et s’il
y a bien une chose qui me permet de me farcir des mails de clients toute la
journée, c’est quand même la perspective de pouvoir me détendre le soir en
m’épanchant dans mes carnets de voyage quand j’en ai le courage, ou en laissant
tout simplement mon cerveau flotter à l’abandon au gré de quelque nouvelle
série. Ironie tragique : je m’étais justement mis de côté Fantastic Beasts and Where to Find Them,
en me disant que je regarderais ça le mardi soir tranquillement puisque le
mercredi est mon jour de congé. Car voilà la véritable malédiction qui déploie
les tentacules de ses implications venimeuses : j’ai placé mon jour de
congé le mercredi, et pas d’ordinateur pendant un jour de congé à Ueki-machi,
ça réduit très étroitement le champ (si je peux dire) du fun possible dans la
journée. D’aucuns diront, comme mes collègues, que c’est l’occasion d’aller se
promener, de voir du pays, d’aller faire ses courses, son ménage ou sa lessive
en profitant du beau temps. Quitte à dégringoler dans votre estime, je vous répondrais
qu’autant j’aime l’activité dans mon travail et je peux trouver du plaisirs
dans les interactions sociales, autant passer la journée seul à crapahuter à
droite et à gauche, ça ne m’a jamais emballé des masses sur le papier. Pour
tout dire, ma journée de congé parfaite c’est sortir de mon lit vers 10h du
matin pour me glisser paresseusement sous la couette de mon kotatsu (explications à venir), zoner
sur Internet, écrire quelques mots à des amis quelque part dans le monde, faire
une ou deux parties d’un jeu vidéo quelconque et me concocter un joli programme
de cinéma/série avec quelques petits plats goûtus mais pas trop complexes à
réaliser. Je case au milieu de tout ça quelques démarches urgentes (mails,
courses, lessives…) sans me surcharger, et j’estime généralement avoir passé
une excellente journée très raisonnablement productive pour le corps et pour
l’esprit si tant est que mon Président préféré n’ait pas la bonne idée
d’interrompre toute cette sérénité par un bref coup de fil me demandant à
l’improviste de venir faire je ne sais quoi au bureau sur un coup de tête.
Cette fois-ci,
voyez encore l’ironie : mon Président est au loin, j’ai la paix, et il me
ravit pourtant par la même occasion l’instrument principal de mon bonheur. Je
me suis maudit pour mon oubli fatal pendant la moitié de la journée du mardi en
ruminant sur la perspective absurde de mon congé du lendemain ruiné, tout en
appréciant amèrement l’ironie de mon habituelle condescendance envers les
accros du smart phone et du réseau social. Me voilà bien pris à mon propre jeu,
mon humeur chutant brutalement en dessous de zéro sans aucun contrôle pour
un simple ordinateur momentanément disparu.
Une lueur
d’espoir pourtant me traverse soudainement l’esprit : l’ordinateur de
bureau tout juste arrivé de France ! Il se trouve que l’écran à été livré
par Amazone le matin même à l’entreprise par un courrier intelligent et zélé
qui avait lu le nom de ma compagnie sur le bon de livraison. A la pause de
midi, je mets donc mon repas au second plan, saute sur mon vélo et me rue aux
nouvelles auprès du bureau de poste le plus proche pour avancer la livraison de
mon colis. Il n’est pas disponible directement, car il se trouve en fait au
centre de tri d’Ueki, mais c’est tout à fait accessible en vélo, et ce jusqu’à
20 heures (les services de
poste). Les papillons renaissent dans le creux de mon estomac, et j’appelle
depuis l’entreprise pour me faire livrer directement en fin d’après-midi, avec
comme plan de secours la possibilité de me rendre en personne au centre de tri
jusqu’à 20h.
La journée
terminée je me rends à l’entraînement le cœur léger, à peine inquiet que le
paquet ne soit toujours pas arrivé avant 18 heures. Reste jusqu’à 19h, et j’ai
laissé des indications pour que le facteur trouve le chemin du dojo. L’entraînement
se déroule ce soir avec les lycéens de Chinzei,
et j’en oublie rapidement toutes mes préoccupations informatiques, car c’était
une super séance. Je sors le cœur léger, seulement pour constater que le
livreur n’est toujours pas passé à 19h45. En deux mots d’explications je
m’excuse auprès de mon supérieur, et j’enfourche ma monture avant que tout le
monde soit sorti pour me ruer à tout pédale jusqu’au centre de tri. C’est la
première fois que je m’y rends ; je décrypte la route sur le tas et parviens in extremis au comptoir deux minutes
montre en main avant la fermeture. L’employé écoute ma requête et se plie en
quatre pour savoir où en est mon paquet, avec le sourire en prime (il est 20h et c’est la fin de sa
journée. C’est un employé du service
des postes). Quelques rapides recherches et un coup de fil plus tard, il
m’explique que le livreur a pris du retard et est sur le point d’atteindre
l’entreprise. Je salue très bas et refais tout le chemin en sens inverse, la
prunelle brûlant d’une lueur fanatique. J’arrive tout juste pour croiser le
livreur, qui vient de donner le paquet à mon supérieur, qui l’a rapidement mis
sous clé dans les locaux qu’il vient de refermer. Voyant mon empressement, le
brave Tokunaga, qui a un cœur d’or sous ses manières bourrues, me rouvre le
rideau métallique et me remet enfin le gros carton, proposant même de me
ramener chez moi. Je le remercie et assure que je me débrouillerai très bien.
Le périple ne
s’arrête pas là, car mes câbles commandés sur Amazone sont encore en
attente de livraison, eux. Après avoir ouvert le carton en pleine rue et bien
constaté que je n’avais pas joint de câble HDMI à mon ordinateur, je me dirige
déjà nettement plus confiant vers le supermarché le plus proche (qui ferme
tranquillement à 21h), pour acquérir l’accessoire manquant. Je finis par
trouver les câbles nécessaires, et je débourse sans discuter (l’électronique de
base, ça ne coûte généralement pas très cher au Japon, mais j’étais de toute
manière prêt à tout). J’en profite pour acheter quelques pilons de poulet à
faire griller à la poêle, afin de fêter dignement ma victoire une fois
rentré !
J’arrive donc
enfin à la maison en trimballant mon carton ouvert sur le porte-bagage de mon
vélo (à ce stade vous l’aurez compris, j’avais déjà renoncé à bien des degrés
de dignité humaine dans l’espoir de satisfaire mon addiction). Je me souviens
avoir pris un temps méticuleux à tout déballer comme pour un matin de Noël, en
associant avec une attention maniaque chaque câble à chaque port lui
correspondant, effectuant tous les branchements avec une lenteur minutieuse.
C’était presque du sadisme. J’ai juste eu une petite frayeur vite passée en
pensant au son (mes écouteurs étaient également dans mon sac en partance forcée
pour Miyazaki), mais l’écran était fourni avec un câble audio et des enceintes
intégrées, sans compter que le HDMI véhicule aussi le son. Ayant finalement
tout assemblé, je contemple mon œuvre avec bonheur, et je pousse enfin le
bouton de mise à feu.
Rien.
Aucune réaction.
Le grand vide. Le gouffre affreux. Je répète l’opération, soudain frénétique.
Pas plus de succès. Tout est assemblé parfaitement, et rien de fonctionne, pas
même la plus petite étincelle de vie. Je me sens soudainement plus désespéré
qu’un Frankenstein avant l’orage salvateur. Je retourne la bête dans tous les
sens, inspecte un centième fois mon travail, mais aucune faille ne se livre à
ma compréhension limitée des chaînes causales. Le désespoir s’abat sur moi
comme on peut s’y attendre après autant d’efforts finalement couronnés par les
lauriers peu glorieux de la vanité. Ce soir-là, j’ai misérablement rongé mes
pilons de poulet devant un écran tristement noir et vide.
Couché tôt, levé
tôt ; il me reste un but dans la vie, c’est de trouver ce qui a bien pu
merder aussi royalement. Je me rends à l’entreprise à peine une heure après
l’heure d’ouverture, sous les yeux médusés de mes camarades. J’explique :
je viens utiliser mon ordinateur de travail pour trouver une solution à mon
problème. Car les pièces de l’énigme et le champ des possibles fait petit à
petit son chemin dans mon cerveau malade depuis la veille. Quelques recherches
confirment partiellement mes soupçons : le Japon délivre une tension de
secteur de 100V. On fonctionne en Europe sur du 220. La plupart des engins électroniques modernes, comme mon ordinateur portable, ont naturellement la
capacité de s’adapter à la plupart des types de réseau sans grande influence sur
leur fonctionnement. Mais dans le cas de mon ordinateur de bureau, la diode de
l’alimentation n’était même pas allumée ! De retour chez moi après
quelques emplettes pour occuper ma fin de matinée, je retourne mon vieux
compagnon sur le dos et inspecte la petite notice collée discrètement sur son
ventre : fonctionne entre 200 et 240V. La piste se confirme. D’un autre
côté, j’enrage d’avoir négligé ce détail crucial dans mes préparatifs depuis le
début.
Entre-temps, un
nouveau coup de téléphone à mon patron confirme une prémonition funeste : il n’a
finalement pas l’intention de rentrer le jour même de Miyazaki comme il me
l’avait annoncé la veille. Ce sera plutôt le lendemain vers 15 heures.
Empli de rage et
de l’énergie du désespoir, j’organise une expédition punitive à vélo jusqu’au
très grand magasin spécialisé « BesutoDenKi »
(en deux mots « le meilleur de l’électronique »), afin de me dégoter
un transformateur de tension. Quand j’ai évoqué le problème devant ma collègue,
elle m’a presque fait rire en me disant « mais pourquoi tu n’utilise pas
ça ? » en me montrant les petits adaptateurs de prises en
plastique à 3 euros dont je dois avoir une bonne demi-douzaine d’exemplaires qui
traînent éparpillés dans mon appartement. Non, l’enjeu ici ce n’est évidemment
pas juste la forme de la prise, c’est la tension fournie par le secteur, qui
est tout simplement plus de deux fois inférieure à celle fournie en Europe.
Avis à tous ceux qui se retrouveraient avec un problème similaire, il faut
faire un peu de mathématique :
Se soucier
uniquement du voltage n’est pas suffisant. Selon vos appareils, vous aurez
également besoin que le transformateur acheté vous délivre une certaine
puissance (en Watt W). Si cette puissance n’est pas indiquée sur votre
appareil, vous pouvez la calculer très facilement à partir de son ampérage,
la puissance moyenne de l’appareil
correspondant à sa tension en volts multipliée par l’ampérage en Ampères. Dans
le cas de mon ordinateur, au minimum 200 V × 3 A = 600 W. C’est déjà une belle
petite puissance.
Une heure de
pédalage plus tard à travers les champs et la banlieue nord de Kumamoto, et je
parviens au gigantesque shopping mall
de Hikari no Mori (quelque chose du
genre « la forêt lumineuse »). Je me rue avec une sourde résignation
dans les rayons de « BesutoDenKi » en grommelant déjà des
imprécations maléfiques préventives. C’est un magasin énorme, et je passe entre
les mains d’un ou deux vendeurs avant de trouver une spécialiste :
pourquoi tous les transformateurs en vente portent-ils la mention expresse
(même en anglais) « ne s’utilise pas au Japon » ? Celui-ci est
pourtant un adaptateur 110V vers 230 ? « Ah oui mais vous comprenez,
au Japon c’est du 100 V et pas du 110. Au Japon on ne vend que des
transformateurs à utiliser à l’étranger ». Logique imparable : les
Japonais n’ont guère l’occasion ou la nécessité d’adapter des appareils
étrangers à leur voltage. Je me sens tomber de Charybde en Scylla, et en
sortant du grand magasin, dépité, je me laisse entraîner sous la grande surface
par le chant des sirènes commerciales, me noyant dans un flot de consommateurs
avides.
Après avoir erré
pendant une bonne heure sans but dans le centre commercial, je reprends mes
esprits et je me résigne à prendre le chemin du retour. Un transformateur
coûtant au bas mot 50 euros, je n’ai pas osé dépenser cette petite fortune dans
l’espoir que la différence de 10 V en entrée ne soit pas significative. Bien m’en
prit, car je n’avait à ce moment-là pas encore considéré le problème de la
puissance, qui dans le cas des produits vendus par BesutoDenKi aurait été assez largement insuffisante. Partant à la
derive dans mon malheur, je me suis égaré sur le chemin du retour, et j’ai dû
naviguer en me fiant aux corps célestes et aux rares panneaux indicateurs pour
rejoindre Ueki. Deux heures de côtes et de routes sinueuses à travers la
campagne plu tard, je rejoignais ma destination. Au moins j’ai eu l’occasion de combler mon manque cruel d'électronique sous une
affluence d’endorphines sportive. De retour à l’entreprise, ruisselant de sueur
et la mine déconfite, j’annonce mon échec. Il ne me reste qu’une solution :
l’Amazone salvatrice, ma seule et dernière alliée. Après quelques recherches
septiques, je trouve enfin un modèle qui semble correspondre à mes besoins, et
sur le site japonais ! (Je me voyais déjà devoir le commander en France et
me faire encore envoyer le colis par ma famille). Un transformateur de 100 vers 220/240 V avec une puissance de 600 W. Le tout pour ¥13 000 et des
brouettes (environ 100 €). Je vérifie, c’est bien le prix d’un tel produit. On
est loin des petits adaptateurs en plastique. Là, c’est pas loin de 4 kg de ce
que je suppose être de la bobine de cuivre, dans un boîtier d’environ 10 cm de
côté. Le bel objet quoi. Et je ne suis même pas vraiment sûr que ça marche, car
j’en suis encore aux hypothèses à ce stade. Je brûle pourtant cette cartouche,
en grillant par la même occasion plus d’un tiers de ce qui me reste de mon
salaire du mois (je me félicite par la même occasion de ne pas avoir craqué une
semaine plus tôt pour un écran 43’’ horriblement plus cher que mon traditionnel
27’’).
Le soir je rentre
chez moi après avoir passé encore une bonne heure et demie à abattre du boulot à l’entreprise sur mon jour de congé,
par dépit. Je suis toujours frustré de mes plaisirs, mais je suis aussi satisfait par ailleurs d’avoir trouvé l'esquisse d’une porte de sortie et avec elle l’espoir de voir prochainement la fin de mes
malheurs. Reste que ma journée de congé s’est trouvé consumée dans ces
efforts presque absurdes pour m’extirper de ma situation d’homme des cavernes.
Il est beau le retour à la terre !
Heureusement, la
poste japonaise (l’ai-je mentionné ?) est excellente, et il en va de même
de tous leurs services de livraison. J’ai reçu dès le samedi l’objet de ma
convoitise, qui s’est avéré être exactement la pièce manquante du puzzle, la
clé de voûte de l’édifice : une fois branché par l’intermédiaire de ce
condensé de matériaux électronique, la petite diode verte au dos de mon
ordinateur a repris vie, et le bouton poussoir a eu l’effet désiré : mon
vieux machin qui contient toute ma vie et duquel je vous écris aujourd’hui s’est
remis à ronronner fidèlement au rythme de ses circuits intégré alimentés d’une
énergie nouvelle, et je suis à nouveau un homme heureux. Sans compter que dès
le jeudi en fin de journée j’ai finalement retrouvé mon ordinateur portable au
retour du Shachō, qui s'était lassé de son inspection
hebdomadaire. J'ai un peu honte, mais je me suis jeté sur mon bien comme un homme à la mer s'accroche à son petit bout de planche.
Ils vécurent
heureux et eurent beaucoup de petits électrons.
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