On
passe finalement une nuit de plus à Miyazaki (on ne repart que demain en milieu
de journée a priori), et j’ai même
reçu un mail vaguement inquiet de Hanae qui me demande en deux lignes où ça en
est, qu’est-ce qu’on fait et quand est-ce qu’on rentre. Imaginez quand même qu’on
est parti lundi soir sur un coup de tête à la fermeture du bureau, et que shachō vient d’annoncer qu’on ne
rentrait pas avant demain midi (jeudi). En gros, mes collègues du bureau des
ventes internationales m’ont à peine eu à leur côté une journée à mon arrivée,
puis j’ai disparu brutalement au fin fond du Kyūshū sans plus donner de nouvelles.
Pourtant
ce soir je ne peux absolument pas me plaindre, car je crois que shachō est claqué aussi, et il a beaucoup
insisté sur le fait que « on était fatigué, qu’on allait manger rapidement
et puis prendre le temps de bien dormir, et que demain on prend tranquillement
le petit déj’ à l’hôtel vers 7h ». A quoi j’ai répondu avec beaucoup d’entrain :
« Hai, hai ! ».
De
toute façon je crois que j’ai de la chance ; je le découvre à peine mais à
mon avis ce gars-là, il aime bien avoir la paix en général. Les longs silences
ne l’embarrassent pas, mais il peut soudainement faire la causette d’un ton
très détendu sur tout et n’importe quoi. Il a lui-même vécu outremer plusieurs
années (Chine, Philippines), et donc il est curieux de tout ce qui est étranger.
Son beau-frère est noir (Namibien pour être exacte), ce qui est suffisamment
rare au Japon pour être remarqué. Il ne s’embarrasse globalement pas trop de
manières et d’obligations sociales quand ça le gave, et en ça on va plutôt bien
s’entendre. Je ne l’ai encore jamais vu venir au boulot autrement qu’en
survêtements.
Du
coup ce soir il n’est même pas encore huit heure que je suis déjà tranquille
dans ma chambre d’hôtel, et comme il n’y avait plus de place à Saito-shi, là où sont les ateliers, on est
revenu vers la ville de Miyazaki pour
passer la nuit dans un autre établissement. C’est un Richemond. Voilà ma
chambre :
| Hmm... Je n'arrive pas à me décider pour savoir quel lit je vais prendre... Cruel dilemme !... |
La
vie est donc belle pour les heures à venir, et ma seule vraie préoccupation du
moment, c’est que j’ai froid et que je ne trouve pas encore le chauffage
individuel, et que je cherche toujours le mot de passe du Wifi ou le port Ethernet
pour me connecter, puisqu’il y a un câble réseau à disposition (le temps de
finir mon article et de commencer la relecture, j’ai finalement trouvé le
chauffage et un port RJ45, donc tout va pour le mieux dans le meilleur
des mondes possibles !).
A
part ça, tout baigne ; j’ai le ventre rempli de tsuke-men (mes préférées !) et la journée s’est plutôt bien déroulée :
j’ai réussi à faire passer plusieurs de mes idées concernant la mise en avant
de l’entreprise avec le shachō (ce
qui n’est jamais gagné), et j’ai encore fait abondamment le tour des ateliers
en apprenant plein de choses. Les gens commencent à me connaître et à s’habituer
à ma présence, ils sont très gentils, certains interrompent même volontiers leur
travail pour me l’expliquer en détail ou pas à pas. C’est très instructif. J’ai
encore rempli des pages de notes et de croquis ou de schémas, et pris des
dizaines de photos durant la journée (certaines à vocation purement promotionnel,
je dois l’avouer, mais c’est quand même un peu mon boulot aussi).
Parmi
les employés, il y a même un senpai
de l’université Meiji ! Lui il en est sorti à peu près en même temps que
moi je sortais du ventre de ma mère, mais avoir été à la même université, même
à 20 ans d’écart, c’est le genre de truc qui peut servir de super-catalyseur
dans les relations sociales au Japon. Katsuyama-senpai donc est maintenant un spécialiste de la fabrication de kote avec plus de 10 ans d’expérience
derrière lui, et de fait, ce personnage jovial a été aux petits oignons avec
moi. Il a été tellement attentionné et précis dans ses explications qu’après
les avoir suivies j’avais la ferme impression d’être capable de sortir moi-même
en quelques minutes une magnifique paire de kote
« Mugen brand » en kongawa rembourrés au poil de daim. Pour
autant, je vous assure que même un professionnel aussi expérimenté que lui, débarrassé
de mes interruptions incessantes, ça lui prend quand même un sacré bout de
temps.
J’ai aussi
beaucoup échangé avec Kōrogi-san, qui
est l’employé le plus expérimenté dans la fabrication de men. Quand je dis le plus expérimenté, c’est notamment de l’atelier,
mais aussi probablement du Japon.
A fréquenter le
personnel de l’entreprise, je réalise à quel point ce travail est lent,
minutieux et difficile. J’en ai presque honte de ne jamais m’être penché plus
attentivement sur les pièces de mon armure jusqu’à présent (même si elle a
assez probablement été manufacturée industriellement en Corée). En deux jours,
ces artisans ont largement acquis mon estime, et je ne verrai plus jamais une
armure de la même manière. Pour ceux qui me lisent et qui en portent, je vous
encourage à les considérer et à les manipuler avec un certain respect. A l’image
du katana des samouraïs, ces
choses-là ont une âme.
Sur ces sentencieuses
recommandations, puisque ce soir c’est repos, je vous dis bonne nuit !