Le huit mars, une journée de travail qui aurait pu être
banale si elle n’avait été exceptionnellement remplie et particulièrement
épuisante. Je rentre chez moi vers 21 heures avec la satisfaction du devoir
accompli, et je m’affale devant mon ordinateur avec en tête une pensée d’amour
pour mon futon douillet, oublieux de
toute autre considération. Mais personne n’échappe à la justice qui rôde ;
si je parviens à m’évader un instant dans les méandres de la Toile, c’est seulement
pour me faire brusquement rappeler à l’ordre par une débauche agressive de gros
titres roses bonbon sur des fonds magentas : depuis l’Asie pacifique,
j’avais complètement oublié qu’il s’agissait de la journée internationale de la
femme. Il faut dire qu’au Japon, une des choses qui fascine le plus les gens qui
découvrent les arcanes de la langue française, c’est la séparation des noms en
deux genres bien distincts. C’est une coquetterie qui amuse beaucoup.
Comme chaque année, j’assiste sidéré et impuissant à une
sorte de vendetta médiatique qui oppose les deux moitiés du genre humain,
manifestement peu préoccupées d’humanité. Chaque partie est retranchée sur ses
positions avec la ferme intention de noyer l’ennemi héréditaire sous une pluie
de Scuds assassins et de provocations stériles. J’ai un vague sentiment
nauséabond de frénésie meurtrière façon The
Purge, comme si nous aussi nous avions 24 heures chrono pour régler
brutalement tous nos comptes une bonne fois pour toute, et faire enfin payer
l’ardoise de toutes les frustrations et humiliations subies de part et d’autre
de ces camps autoproclamés pendant le reste de l’année.
Quant à moi, je suis résolument de la faction des fleurs
bleues. Je refuse ce binarisme absurde qui n’a aucun sens, et comme tout bon
athée qui se perd au milieu d’une dispute de théologiens aux dogmes contraires,
je finirai évidemment le premier lynché. Pourtant, j’offre volontiers mon cœur
en sacrifice païen si c’est ce qu’il en coûte pour apaiser vos vieux démons. Si
je devais être Roméo, j’attendrais avec impatience une Juliette qui soit
capable de fouler ce fossé de haine ancestrale qu’on creuse un peu plus chaque
année. On pourrait alors se souvenir dans le secret de l’intimité qu’à une
autre époque, quand on se battait pour des droits, on cherchait d’abord à faire
l’amour ensemble, et pas la guerre chacun de son côté.