Aujourd’hui
dimanche, habituel jour de repos après une semaine chargée, je me suis levé à 6
heures du matin, je suis parti à 7, et je suis rentré chez moi à 22. Entre
temps, le Soleil s’est levé, puis couché. Et je peux difficilement me plaindre.
Depuis jeudi,
nous avons la visite pendant une semaine à Kumamoto d’un dénommé Arthur,
compagnon kendoka originaire d’Annemasse ayant longtemps pratiqué à Basel, et
qui jouit actuellement des privilèges d’un visa Vacance-Travail. Il en use bien
évidemment comme toute personne sensée en use lorsqu’elle a la possibilité de
se trouver pour un an au Japon sans contraintes scolaires ou professionnelles
particulières : il met intelligemment à profit son temps libre pour faire le
tour des dojos du pays, participer à des stages intensifs avec des professeurs
exigeants, se faire arracher les poignets, les côtes et le crâne à coups de
bâton et se brûler les pieds sur les planches glacées des salles d’entraînement.
Accessoirement, il visite aussi les maisons-mères de célèbres boutiques traditionnelles
de matériel d’arts martiaux, et c’est là que nous entrons théâtralement en
scène !
Car le Shachō, toujours soucieux de promouvoir
l’image de sa boîte à l’étranger et de vanter un peu ses accomplissements avait
proposé à Arthur de lui faire visiter les ateliers de production de notre
marque « Mugen » dans la
préfecture de Miyazaki. C’était l’occasion pour moi de me rendre utile, car
même si Arthur commence à se débrouiller pour communiquer en Japonais, Shachō lui ne parle toujours pas plus de
quelques mots en anglais, et la route est longue entre Kumamoto et Miyazaki. Il
faut en effet pas loin de trois heures de route pour atteindre la ville de
Saito où se trouve la compagnie qui fabrique notre matériel (c’est une
compagnie sœur, qui appartient également au patron), et c’est le Vice-Président
Shiiba qui nous a emmenés, parce que
le Patron lui était déjà là-bas depuis quelques jours. Ils ont ouvert
l’entreprise le week-end spécialement pour nous ; les employés ont tous
décalé leurs jours de repos à lundi-mardi. Du coup ils en avaient profité pour
programmer en même temps la visite du club de kendo des enfants du Shachō, dont le professeur est le père
d’un des employés de la boîte qui pratique avec nous (et qui me défonce à
chaque fois que je l’affronte, Papa est professeur je vous rappelle). Le monde
est petit. C’est la campagne.
J’ai donc pu
retrouver pleins d’artisans adorables que j’avais rencontré pendant mon premier
séjour là-bas, et notamment mon senpai
de Meiji, qui nous a fait spécialement une démonstration d’assemblage de la
tête et du corps d’une paire de gants kote.
Ils avaient tout bien rangé pour l’occasion, je n’avais jamais vu les ateliers
aussi propres et organisés. Je suis sûr qu’ils ont dû arrêter la production
pendant deux jours rien que pour mettre de l’ordre dans le fatras qu’il y avait
avant dans les entrepôts à l’étage ! J’en rajoute un peu, mais on voyait
qu’ils avaient fait un effort sur la présentation, et tout était prêt pour
qu’on puisse apprécier leur travail et comprendre facilement comment les choses
fonctionnent. Je suis même horriblement jaloux, parce que les enfants ont eu le
droit d’essayer de bricoler des trucs, coller des bouts de tissus ou tasser des
poils de daim à coup de masse pour faire du rembourrage, et moi je n’ai jamais
pu faire ça ! La prochaine fois je vous jure, je laisse mon manteau bien
classe et ma petite gueule de VRP à la maison, et je viens en bleu de travail.
Moi aussi je veux essayer de m’esquinter les doigts sur les établis et revenir
le soir avec les mains indigo à cause de la teinture traditionnelle « aizome » ! Plaisanterie à
part, c’est un travail manifestement éprouvant, mais j’aimerais bien essayer un
peu un jour. Je compte aussi écrire bien sûr quelque chose sur la manière dont
on travaille là-bas, pour rendre compte du boulot que ça représente de
construire une armure de toute pièce, mais ça viendra quand j’aurai le temps de
m’y coller : le processus est un peu long.
Les enfants ont
quitté les ateliers en remerciant bien bas tout le monde, et le senpai a même fait un speech très
sérieux et très mignon au nom du groupe en promettant que tout le monde avait
compris à quel point c’était une tâche pénible de fabriquer des armures, et que
chacun désormais prendrait extrêmement soin de la sienne. Pour les personnes
concernées qui me lisent, je vous encourage d’ailleurs à tenir le même
engagement.
Et à ceux qui
voudraient me faire remarquer que c’est moi qui tape fort dessus aussi, je
rétorquerais que oui j’y travaille, et qu’ils verront bien ce qu’ils verront
bien quand on se reverra – gare à leurs fesses ! Non mais !
La journée
n’était pas finie, car le patron a pris les choses en main à partir de là, et
il s’est avéré qu’il avait un petit programme en tête : avant de rentrer,
on a fait un détour avec les enfants au temple d’Aoshima (littéralement
« l’île bleue »), qui est un temps consacré à la victoire (vous voyez
où il voulait en venir ? Petit indice : grande compétition féminine
dans deux semaines environ). Il a acheté toute une tripotée de petits talismans
o-mamori pour l’équipe de la maison.
Au Japon on sait réinvestir intelligemment les bénéfices de la boîte pour
développer son potentiel. On ne dilapide pas tout ses gains stupidement pour
engraisser des actionnaires débiles.
Spiritualités
mise à part, le cadre était magnifique. Je ne suis pourtant pas un grand
visiteur de temples (ma brève passion d’enfance pour les aventures interactives
de Lara Croft ne s’est jamais vraiment remise de la rencontre
traumatisante avec un tyrannosaure dans une cave totalement dépourvue de
panneaux lumineux indiquant clairement les issues de secoure), et je n’ai donc
pas une très bonne culture des meilleurs coins du Japon à visiter pour
s’esbaudir devant des édifices religieux, mais ce petit bout d’île à quelques
centaines de mètres de la page, avec son joli pont de pierre, son sable fin et
son bosquet semi-tropical pour lui tout seul, ça faisait quand même rêver. Il
parait qu’il y a trente ans, c’était LE coin pour venir passer sa lune de miel.
Tout de suite les images.
Pour information, on s’est renseigné sur les formations rocheuses qui sont tout autour ; ce ne sont pas des digues élevées par la main de l’homme, ce sont les vagues qui façonnent ça de cette manière depuis 2400 ans environ. Je ne vous dis pas les heures de main d’œuvre qu’il y a donc derrière ce cadre magnifique. Apparemment, on appelle ça les « tuiles d’ogres », parce que ça fait un peu comme les chevauchements des tuiles d’un toit démesuré. Je vous avoue qu’on n’est pas allé vérifier s’il y avait effectivement des ogres dessous ou pas. Remarquez, on aurait pu se risquer : on avait à notre disposition une bonne vingtaine de jeunes enfants bien tendres à leur lancer pour les distraire et ralentir leur course en cas de poursuite.
Le retour à
Kumamoto a été long, j’ai donc employé mon temps de la manière la plus rentable
qui soit : j’ai dormi sans scrupule les bras croisés et la bouche ouverte
pendant la moitié du trajet. Je ne voudrais quand même pas être employé à rien
faire, j’ai une déontologie.
A l’arrivée, le
patron à ramené ses enfants à la maison, et puis on est allé chercher Kanae,
une autre employée, au siège de la boîte. De là, nous sommes repartis dans le
sens opposé à notre arrivée et nous avons poussé jusqu’à la ville voisine de
Yamaga. C’est à 20 bornes, mais la particularité de la campagne au Japon, c’est
que sur ces 20 bornes vous êtes limité à 40 ou 50 km/heure tout le long et vous
n’avez pas une seule seconde l’impression d’avoir quitté une zone de banlieue
moyennement urbanisée. C’est charmant. La destination pourtant en valait la
peine, parce que le Shachō, qui est
de son propre aveux un « gurume »,
c’est-à-dire en langue de Molière un « gourmet », nous a emmené dans
un super resto de poulet sur le grill ! Honnêtement, je le soupçonne de
plus en plus d’emmener bien volontiers ses hôtes de marque (et
occasionnellement ses employés) dans tous les meilleures établissements de
restauration de la région tout simplement parce qu’il y prend encore plus
plaisir qu’eux (si la chose est possible, parce que dans ce domaine-là je
rivalise fermement, et c’est sans doute notre plus solide terrain d’entente).
C’était évidemment délicieux, dans un cadre parfaitement traditionnel, avec du
tofu arrosé d’un peu de sauce soja, un petit bouillon clair, des sashimi de poulet, du choux kyabetsu dans une sauce vinaigrée, du
riz accompagné d’une sorte de toute petite bolognaise dense, et bien sûr du
poulet grillé en masse qui fricassait joyeusement sur le barbecue au milieu de
la table. Préparez vos petits récipients à salive pour ne pas baver partout sur
vos claviers d’ordinateur, ça attaque les circuits électroniques.
Enfin, pour finir
une journée déjà bien entamée, nous nous sommes rendus à notre destination
finale, véritable but de ce petit périple : le quartier des sources d’eau
chaude de Yamaga, apparemment parmi les meilleurs et les plus connus du Japon
(disons modestement le top 5 ? Shachō
en rajoute souvent un peu). L’entrée coûte environ 3 euros, c’est grossièrement
le prix de 2 tickets de métro. Et vous l’avez compris, c’est à 30 minutes de
chez moi, à condition d’avoir une voiture. Heureusement, je sais m’entourer
d’amis qui ont des voitures. Ou d’amis qui ont des femmes qui ont des voitures
et qui ne peuvent pas se baigner parce qu’elles sont enceintes mais qui
viennent quand même pour accompagner leur mari parce qu’elles sont très
gentilles. C’est le cas de Song, qui nous a effectivement rejoints dès le
restaurant avec sa femme. Tout n’était donc pas perdu pour elle et son petit
bout de choux, puisqu’il y avait quand même un bon repas à la clé. Song a fait
rire le patron, parce quand on l’a appelé pour lui demander s’il était libre,
le patron lui a d’abord demandé s’il avait déjà mangé. Song a répondu que oui,
et le patron a ajouté : « ah, ben c’est dommage je voulais te
proposer de venir nous accompagner au resto à Yamaga avec ta femme ». Sur
quoi Song a précipitamment rétorqué du tac au tac sans hésiter :
« Nan mais en fait on a mangé juste un petit peu ! ».
Au-delà des
frontières et des barrières culturelles, les kendoka sont au fond tous les
mêmes, où qu’ils soient dans le monde : des années d’entraînement
rigoureux, de dévotion, d’ascèse, et il suffit de leur faire miroiter la
promesse d’un bon repas pour les emmener où l’on veut par le bout du nez. Si le
monde entier avait l’esprit du kendoka, on pourrait résoudre n’importe quel
conflit en organisant un gigantesque banquet, et la paix règnerait enfin sur
Terre. Prends ça dans ta face, Donald Trump !
La digestion
s’est donc lentement effectuée au fond d’un bain traditionnel alimenté
directement par une source chaude locale, et je pense que vous me croirez sur
parole si je vous dis qu’il n’y a guère de meilleur moyen de finir une bonne
soirée dominicale, avec en sus l’âme apaisée par la profonde satisfaction du
devoir accompli : l’image de la boîte a été fièrement défendue. C’est
décidément un boulot taillé sur mesure.