Aujourd’hui,
congé hebdomadaire. 18:30, le téléphone sonne : c’est le patron qui me
propose d’aller manger ensemble. Je suis chez moi, je n’ai pas vraiment mieux à
faire (c’est mercredi soir et on est en rase campagne je vous rappelle) :
difficile de refuser. Il vient me chercher en voiture pour m’emmener dans une
auberge japonaise typique de l’autre côté d’Ueki. Trois collègues nous
rejoignent là-bas : Song, Kai et Matsuoka. A nous cinq, on est un peu les
réguliers du groupe masculin de kendo (manque le jeune Izumi). Song et moi on
est « dōkyūsei », de la
même génération, on touche la trentaine du bout du doigt. Les trois autres vont
plutôt vers la quarantaine. A nous cinq, on pourrait former une équipe de kendo
pas dégueulasse pour la compétition (non pas que j’apporte une grande
contribution à l’entreprise, mais les 4 autres sont de sacrés morceaux).
Je peux enfin le
dire d’expérience : nos repas interminables à la française ne font pas
exception. Il est minuit bien tapé, et je viens de rentrer à la maison. Ça nous
donne mathématiquement au bas mot cinq heures de repas ininterrompues. On a
commencé avec du crabe (vous auriez vu la pauvre petite bête se débattre en
sortant du bassin, vous auriez fondu en larmes, mais nom de nom qu’est-ce que
c’est bon !), des sashimi de
turbot sur lit de daikon râpé, des
sortes de petits nabe avec des pâtes
typiques de Nagazaki dont j’ai oublié
le nom, une assiette remplie d’eda-mame,
des pistaches, le café, et pour finir une soupe miso aux restes de poisson avec des onigiri tous frais accompagnés d’une tasse de thé vert. Le tout
arrosé chronologiquement de bière kirin,
de shōchū dilué dans de l’eau chaude
et de nihonshū moelleux dans une
grande bouteille, qui a peu a peu perdu du niveau au profit de nos verres à
Song et à moi-même (ces foutus Coréens tiennent bien l’alcool).
La conversation a
commencé innocemment avec des banalités d’usages, telles que les goûts
culinaires de chacun, les différences culturelles de cuisine, les call-girls et
les poils de culs (qui en a, qui n’en a pas, de quelle couleur… c’est le petit
plus de All Japan, vous avez des
conversations avec votre patron que peu de gens peuvent se vanter d’avoir en de
pareilles circonstances). Mais on a vite roulé vers des sujets plus sérieux, et
pas bien longtemps plus tard, Shachō
avait emprunté un paquet de feuilles au comptoir, et s’était lancé dans un
grand exposé à coups de stylos rageurs sur la politique de l’entreprise au
niveau des bonus à attribuer aux éléments méritants. L’atmosphère enfumée par
les cigarettes mentholées des participants a rapidement pris des allures de
conseils de guerre, et moi ne pipant mot dans mon coin (il faut dire aussi que
je ne pigeais quand même pas grand choses aux enjeux de la discussion), je
m’imaginais déjà dans une de ces scènes mythiques à la Kurosawa où le général
héroïque débat de son plan de bataille avec ses officiers subalternes autour
d’un festin de campagne. Ça en prenait tout à fait la tournure, car il
s’agissait maintenant de décider de l’orientation de l’image de la boîte, de
quels étaient les principaux concurrents, de ce qui nous donnerait l’avantage
sur eux, de comment gagner le prochain tournoi de kendo, et à quels évènements
internationaux il fallait absolument participer pour accroître notre renommée.
Bref, il a fallu
de l’endurance pour encaisser la soirée, mais je ne peux pas m’empêcher de
penser que j’ai tout à gagner à participer volontiers à ce genre de sorties.
Non pas qu’il s’agisse d’entrer dans le cercle privilégié de la direction (qui
met en scène d’autres protagonistes, Shiiba et Tokunaga), mais plutôt parce que
je sens que c’est là que se jouent les véritables relations au sein de
l’entreprise. En d’autres termes, c’est dans ces moments-là que l’on a
l’opportunité particulière de se faire connaître des personnes qui comptent,
quel que soit leur rang. Au Japon, il faut sortir, boire et raconter des
conneries sérieuses avec les gens pour se dévoiler et se faire connaître d’eux.
Sans ce contact informel, difficile de développer la confiance nécessaire à des
relations humaines un peu profondes. Et se plier à l’exercice, quoiqu’un peu
contraignant parfois, cache aussi sa dose d’expériences incongrues et de
conversations inoubliables.
Sans compter que
c’est la fin du mois et que c’est le patron qui a tout réglé.
D’autres l’ont
déjà dit, mon estomac fera ma perte.